Tuesday, June 9, 2009

Violette Leduc, hoping to find her first book in a bookstore window...


Un après-midi, je préparais un assortiment de légumes pour mon potage, j’eus un espoir fou, le couteau tomba sur le morne poireau. Je m’habillai à la hâte. Le trajet fut interminable jusqu’à la station Bac. J’arrivai haletante devant les vitrines éclectiques de la librairie Gallimard, boulevard Raspail. Il y était sûrement. Il n’y était pas. Les grands papiers, les éditions rares de Valéry, de Gide, d’Apollinaire, hautains, secrets, me repoussèrent. On ne renverse pas les forteresses de la littérature moderne pour rejoindre sa petite merde. Mon Dieu que j’ai mendié aux vitrines… Si j’avais été sûre de ce que j’écrivais, j’aurais été sauvée… Baudelaire, Rimbaud étaient-ils sûrs d’eux? Je n’étais pas Baudelaire, je n’étais pas Rimbaud. Dix nouveautés par jour. Comment veux-tu qu’on puisse exposer ce flot? Une heure, ne serait-ce qu’une heure, chacun notre tour… Où est-il depuis que je l’ai dédicacé? Où se terre-t-il? Les libraires l’ont-ils reçu? Je mourrais de honte si je devais le leur demander. Ecrire est une mauvaise action puisque je préfère la dissimuler. Je redevenais coupable, vitrines et libraires me chuchotaient la nuit : «Tu n’arriveras à rien, tu n’arriveras jamais à rien » comme me l’avait ressassé ma mère. Je vais rendre mon tablier. Rendre mon tablier à qui? Aux libraires, aux vitrines, à l’éditeur.
Violette Leduc, La folie en tête

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